Seconde naissance
Ce n’est pas il y a vingt ans que je suis née, mais c’est pourtant il y a vingt ans que « ma vie » a commencé… J’avais l’impression d’être arrivée au fond, au fond de tout. Je me laissais aller dans tout ce que je faisais. Chaque action quotidienne était devenue mécanique. Je me sentais perdue, seule, malgré mon entourage qui était présent. Je me souviens de ce jour où j’étais sous la douche. D’un coup, je sentis des larmes me monter aux yeux et mes jambes se dérober. Je glissai le long de la paroi du mur carrelé et m’effondrai sous l’eau. Je pris conscience que je ne la reverrai plus. C’était fini. Elle était partie, pour toujours. Et je ne l’avais pas vue depuis maintenant presque deux ans. Je regrettais de ne pas être allée la voir, de ne pas lui avoir dit à quel point je l’aimais, à quel point elle avait été importante dans ma vie, représenté une stabilité nécessaire, une inspiration et un modèle à suivre. Toutes ces choses que je voulais et ne pouvais pas lui dire, que je ne pourrai plus vivre avec elle : parler, rire, l’embrasser, fermer les yeux quand elle me donnait un baiser le soir … Toutes ces choses désormais me paraissaient vitales, j’éprouvais une sensation d’étouffement, d’oppression, l’envie de la retrouver, et je m’adressais au Ciel sans arrêt pour lui demander « pourquoi !»
Quelques mois plus tard, je décidai de partir loin de chez moi pour l’été. Un ami m’avait trouvé un emploi saisonnier et m’hébergeait le temps de la saison. Je partis, confiante, heureuse de quitter cet endroit, malgré la tristesse de quitter mes proches, qui m’avaient soutenu. J’étais depuis peu retournée avec mon « premier amour ». En avais-je vraiment envie ou était-ce simplement par simple nostalgie du temps passé, quand je n’avais pas encore perdu cette personne si chère à mon cœur ? Je ne voulais pas me poser la question et me disais que ce n’était pas vraiment nécessaire, puisque je partais. Je pris donc mon sac et partis, avec ma petite voiture, en direction de la côte d’azur, pour travailler trois mois dans un hôtel-restaurant d’Antibes. Arrivée là-bas, j’avais l’impression d’être au paradis : c’était magique. Je pensais à mes amis et à quel point j’aurais aimé partager ce moment avec eux, et en même temps, je savourais le fait de me retrouver seule, libre. Je sortais d’une période difficile, avais tenté en vain d’obtenir ma première année d’études. Je ne savais pas si j’allais continuer et cultivais presque l’idée de m’installer ici, loin de tout ce j’avais connu. La première semaine était une véritable découverte. Je me perdais honteusement dans les rues : à pied, en vélo et en voiture… Heureusement que la mer était là pour me servir de repère ! La mer. Je tombai amoureuse de la belle charmeuse en moins de temps qu’il ne faut pour la regarder. A croire que, quand on vit à côté, on en devient presque dépendant. J’y passais au moins une heure par jour et, quand je pouvais, y retournais pour marcher pieds nus au bord de l’eau le soir. J’avais l’impression dans ces moments d’être dans un film ou dans un roman à l’eau de rose, et je me racontais des histoires, imaginais être une héroïne de fiction…
Mon travail ne me plaisait pas. Ce n’était pas vraiment intéressant, mais au-delà de ça, ce qui m’insupportait était le comportement des gens avec lesquels je passais mes soirées. Le rythme éreintant des services, les plateaux lourds à porter, les heures passées à inspirer du vinaigre, les humeurs des chefs de cuisine, les assiettes brûlantes, n’étaient pas le pire. C’étaient ces gens, qui ne pensaient qu’à leur réussite, au point de marcher sur tous ceux qu’il y avait sur leur passage. Je ne me sentais pas à ma place, ne m’entendais bien qu’avec ceux chargés des « basses besognes » : des étrangers, qui effectuaient le travail le plus ingrat, le moins bien payé, et malgré tout souriaient du début à la fin de leur service. Seuls ces gens suscitaient ma sympathie, or je ne travaillais pas vraiment avec eux, mais avec les autres. Ces trois mois furent difficiles. Je partais au travail à reculons, perdais mon sourire dès que j’enfilais ma tenue, dans laquelle je me sentais ridicule, partais quand il y avait une accalmie pleurer dans les toilettes et tentais de terminer le plus tôt possible, mais ce n’était jamais ou très peu le cas, car j’étais celle qui se chargeait du nettoyage de fin de service. Une petite attention m’était gracieusement accordée par le maitre d’hôtel, d’ailleurs : il m’appelait « Causette »…
Je ne travaillais pas le lundi soir. Le 14 juillet tomba un lundi. J’avais une chance : l’appartement dans lequel je résidais était au huitième étage, à moins de cinquante mètres de la mer. Ce fut le plus beau feu d’artifice que je vis. Je me souviens que j’étais sur le balcon, souriais, voyant tout autour les gens en famille ou entre amis regarder et commenter avec enthousiasme le spectacle. A ce moment, je sentis une pointe d’amertume, peut-être même de jalousie. J’étais seule, n’avais personne avec qui partager ce moment, et pensais à celle que j’avais perdue, me consolant malgré tout en pensant qu’elle « voyait ça d’en haut ».
Tous les jours, en début d’après-midi, j’allais une heure à la plage, je ne pouvais souvent pas y rester plus longtemps, étant donné la chaleur étouffante. Je lisais. Durant cet été, je lus Danse avec les loups. Il n’y avait pas de raison particulière à ce choix : je l’avais trouvé dans la bibliothèque de mes parents et l’avais emmené à tout hasard. Je ne lisais pas beaucoup, avais même volontairement « évité » quelques œuvres imposées au lycée. Je préférais les langues étrangères à l’étude littéraire. C’est pour cela que je m’étais dirigée vers une licence d’anglais, mais cela ne m’avait pas vraiment plu, et la vie en colocation, les sorties, enfin la perte de cette personne avaient fait passer mes études au second plan.
Je commençais à faire ces choses que font les gens solitaires. Au moment de me coucher le soir, je pensais à ce j’allais faire le lendemain, seule. J’organisais ma journée, prévoyais (un peu trop) ce que j’allais faire. J’étais presque « accrochée » à mon baladeur, sauf le soir, parfois, quand je flânais en bord de mer. Quand je regardais autour, il n’y avait personne, à part quelques joggeurs motivés sur la rambarde au dessus, au bord de la route. Je m’asseyais dans le sable sec et me sentais à la fois bien et à la fois vide. Il ne se passait rien et cela me rendait lasse. Je ressentais un manque, celui que l’on ne sait pas comment combler. Est-ce ce mal que l’on appelle communément la mélancolie ? Au bout de quelques temps, je pris un carnet et un stylo et commençai à écrire de courts textes, à exprimer des sensations, des sentiments par l’écriture. En me relisant, je trouvais cela ridicule, mais décidais à chaque fois de garder ce j’avais produit et de continuer, pour moi. J’appelais de temps en temps mes proches, mais cela ne me faisait aucun bien. Je me sentais triste, parfois même déçue de ces appels, et finissais simplement par leur écrire, me disant que je leur raconterai tout plus tard, même j’avais la sensation de ne rien avoir à raconter, rien de palpitant en tous cas. Mais je faisais une chose essentielle, pourtant : je me retrouvais. Cette expérience, qui fut une épreuve difficile, me permit de faire réellement et seule mon deuil, et de repartir de zéro.
A la fin de l’été, je rentrai avec l’idée d’étudier la littérature. Ce livre m’avait simplement touché. Il m’avait fait redécouvrir la joie de se mettre dans la peau d’un personnage, de s’évader et de vouloir, à la fin, en lire encore. Je fis cette chose étrange que je ne m’explique toujours pas: lire tout ce qui entoure le texte, comme à la recherche d’autres pages que j’aurais manquées, et revenir sur les « meilleurs moments ». A mon retour, je retrouvai quelques personnes que j’avais quittées, d’autres non. Je recommençais à vivre. Ce fut le début d’une romance avec cet art que l’on appelle la littérature, et qui sait si bien chanter, par la mélodie des mots, ma belle charmeuse : la mer.
A.W.